A propos de la "Vidéoprotection"

security-camera-5642120_640.jpg, mai 2021J'aimerai partager mon point de vue sur ce que la plupart des politiciens, et par effet de contagion les journalistes et une partie de la population en sont venu à appeler la "vidéoprotection". Laissez-moi préciser avant d'aller plus loin que j'ai eu l'occasion d'installer et de gérer un réseau de ce type et que j'ai pu en observer sur plusieurs années les avantages mais aussi les faiblesses. Vous aurez remarqué que j'ai mis des guillemets au terme vidéoprotection. En effet, je considère qu'il est mal adapté, mais cependant choisi et utilisé de manière délibérée. Il est bien connu que les mots qu'on choisi pour désigner une chose ont un effet sur la manière de la penser. Pour ma part, j'utilise plus volontier le terme de vidéosurveillance.

Protection ou surveillance?

Vidéoprotection. Un terme mal adapté à mon avis. Dans beaucoup de lieux privés, les caméras fonctionnent de manière autonome et on regarde les images après un incident. Il est bien tard alors pour apporter une quelconque protection. La seule utilité du système est de voir ce qui s'est passé, et peut être d'identifier la cause pour la corriger; ou bien porter plainte avec un espoir de retrouver le coupable.

On se trouve dans le même cas qu'avec un contrat d'assurance. On s'en dote en espérant ne jamais avoir besoin de s'en servir. Cependant, on est bien content d'avoir signé ce contrat quand un problème se présente et qu'il est couvert par la prime. La vidéosurveillance a donc bien une utilité dans ce type de situation. Mais comme signer un contrat d'assurance n'empêche pas d'avoir un accident ou de subir un sinistre, installer un système de vidéosurveillance de ce type n'empêchera pas une personne mal intentionnée ou maladroite de causer un dommage.

Panneau-1-501x752.jpg, juin 2020

La seule raison pour parler de protection réside dans l'effet dissuasif de tel réseaux de caméras. Quand on se sent observé, on agit différemment. Quand le panneau sur l'autoroute vous indique que vous entrez dans une zone dont la vitesse est contrôlée, vous avez tendance à lever le pied, même si vous rouliez déjà en dessous de la vitesse limite autorisée. De manière analogue, la loi française imposant l'affichage de panneaux d'information pour signaler l'utilisation de caméras, on peut s'attendre à ce que le fait d'être filmé influe sur les comportements.

Mais est-ce bien le cas? Ce n'est pas exclu, mais j'ai tendance à en douter. Ce type d'équipement est devenu tellement courant que la plupart des gens n'y font presque plus attention, sauf lorsqu'ils on commis un écart et que les images les mettent en cause. Ou bien lorsqu'ils sont victimes d'un acte malveillant, et qu'il vont vouloir que les images enregistrées les aident à obtenir réparation.

Pour prendre un exemple personnel, l'établissement dans lequel je travaille est équipé de caméras de surveillance. Nous informons donc nos usagers et nos visiteurs de leur présence, conformément à la loi. Et bien malgré tout, tous les ans, des incivilités sont commises et filmées. Et presque à chaque fois, les gens sont surpris d'avoir été enregistrés et identifiés. Pour évoquer des choses moins graves, il arrive aussi que des gens fassent des choses drôles, voire carrément ridicules quand ils pensent être à l'abri des regards.

Big Brother, es-tu là?

J'ai parlé pour l'essentiel de caméras utilisées à posteriori pour comprendre ce qui s'est passé et identifier les cause d'un incident. Ce sont celles qu'on retrouve dans beaucoup d'établissements publics et privés de taille modeste ou dans les commerces de détail. Pour résumer, dans tous les endroits où on ne peut pas se permettre de payer quelqu'un à regarder/piloter des caméras toute la journée.
Mais avec la popularisation de ce type d'équipement, leur production en masse a fait fortement baisser leur coût. Par conséquent, même les villes de taille moyenne s'équipent. Dans certaines communes, on a littéralement plusieurs centaines de caméras qui quadrillent l'espace public. Des agents sont dévolus à la surveillance de carrefours, de places, de parcs, de gares ou d'arrêts de bus.
Mais quel est donc le problème avec ça? A priori, on devrait se sentir davantage en sécurité. Je ne nie pas que cela puisse être utile et permettre aux services de sécurité d'être avertis plus tôt d'un incident.

Le problème n'est pas que certaines zones soient surveillées, mais de savoir jusqu'où aller et de choisir les solutions les plus raisonnables. Il y a un côté un peu paranoïaque à vouloir couvrir le maximum d'espace public de caméras, au cas ou un angle mort échapperai à la surveillance. Et même si la vidéosurveillance peut faire partie de la solution, ça ne peut être qu'un complément à l'ensemble des mesures prises pour améliorer la sécurité en général.

Face à l'attente justifiée de la population d'un minimum de sécurité, il est plus facile à un élu de communiquer largement sur l'installation de caméras et la promesse associée, bien que non démontrée de leur efficacité, que de réflechir aux causes des incivilités ou de la délinquance. De plus, on a vu beaucoup de réseaux de vidéosurveillance se développer pour tenter de compenser une baisse des effectifs des forces de police. Une ou deux personnes devant une multitude d'écrans plutôt que quelques équipes qui patrouillent à pied ou en véhicule. Est-ce plus efficace? J'en doute.

Surtout, tout baser sur la surveillance, vidéo ou pas, c'est partir du principe que les gens sont mal intentionnés et qu'il faut les garder à l'oeil. C'est souvent un réflexe de peur. Et on sait bien qu'on a peur de ce qu'on ne connait pas. Il y a surement quelque chose à creuser ici. L'ouverture sur les autres et la mixité sociale, plutôt que la construction de murs et la concentration de populations fragiles dans les mêmes tours sans âmes. Reponsabliliser les gens et les associer aux décisions plutôt que les infantiliser.

Jusqu'où aller trop loin

Vous vous êtes sûrement déjà endormi devant un téléfilm pas franchement passionnant. Vous comprendrez aisément que fixer des images de vidéosurveillance pendant des heures entières est assez soporifique. Dans certains centres de police municipale, on est littéralement face à un mur d'images regroupant des dizaines de flux vidéo. Ca va et ca vient dans tout les sens. Difficile d'extraire quelque chose de ce magma grouillant aux heures de pointe.

Du coup, face à la complexité grandissante des réseaux de vidéosurveillance, certaines communes se lancent dans des expérimentations pour le moins étonnantes. Pour dépasser la difficulté d'extraire des données utiles d'un mur d'images, ou ne pas avoir à mobiliser des heures durant une ou plusieurs personnes à fixer une image où il ne se passera rien d'original 90% du temps, certains se laissent tenter par des systèmes automatisés.

Du coup, au lieu d'un agent assermenté, c'est un algorithme qui analyse les images en fonction de scénarios pré-établis. Par exemple, une personne vient de s'asseoir à un arrêt de bus. Tout va bien. C'est normal, surtout si on met ce comportement en corrélation avec les horaires de la ligne. Par contre, une grande agitation peut signifier une agression des voyageurs qui attendent leur bus. Ou encore, que fait cette personne allongée depuis des heures sur le banc? A-telle fait un malaise? Est-ce un SDF qui dort en attendant le petit matin?

On peut aussi faire des analyses du type : le feu est rouge mais un véhicule vient de passer. Et hop, on prend un instantanné de la plaque et on automatise l'envoi du procès verbal. On peut aussi traiter les stationnements génants, devant un garage ou près d'une bouche incendie.

Voilà une application qui peut sembler intelligente. elle permet de décharger un humain d'une tâche répétitive et lui permettre de se concentrer sur des zones connues comme problématiques. Par exemple, le jour du marché, on peut lutter contre les pick-pockets sur la place et laisser l'algorithme s'occuper des zones plus calmes.

Mais voilà, il y a un soucis. On parle ici de systèmes experts, en général assez couteux. Si cela permet de limiter le nombre d'agents de surveillance, cela peut devenir rentable. Cependant, il faut être attentif aux réglages de l'analyse des comportements et des situations. Sinon, cela tourne au gadget ruineux en plus d'être inutile. De plus, on a vu certaines entreprises spécialisées dans ce domaine naissant proposer ce type de solutions à un tarif avantageux en échange d'un accord. En gros, on utilise les données pour améliorer les algorithmes d'analyse. Du coup, la population se transforme en cobayes et la commune en laboratoire vivant.

C'est assez préoccupant. Surtout que les clients de ces entreprises peuvent parfois être des régimes autoritaires. Du coup, on a échangé un peu de tranquilité - si ca marche - en échange de mauvais traitements ou de privation de liberté d'une population éloignée. De plus, c'est ouvrir une boite de Pandore. La limite est facile à franchir, de la prune automatique au crédit social.

Un flic dans chaque poche ou dans chaque salon.

Pour finir, j'aimerai élargir un peu le propos à d'autres outils.

La surveillance ne se limite pas à ces yeux de métal et de plastique. On le sentait depuis quelques années, mais maintenant, on ne peut plus en douter depuis les révélations de nombreux lanceurs d'alerte. Nous sommes litéralement entouré d'appareils et de systèmes qui se nourissent avec avidité d'informations en tout gere. La plupart du temps, il s'agit juste d'afficher de la publicité. Mais on a déjà vu pire. Si je dis Cambridge Analytica, ca vous rappelle quelque chose? Il n'y a plus de doutes sur l'influence que le travail de cette société a eu sur le Brexit.

De même, les réseaux sociaux sont assaillis de robots (logiciels automatisés) et d'applications à l'apparence anodine, mais qui sont en fait des aspirateurs à données personnelles. Mais que deviennent ces données? Comment et dans quel but sont elle analysées?

Nous transportons aussi dans nos poches de quoi nous tracer, nous écouter et nous influencer. Je pense biensûr aux smartphones. En fonction du modèle que vous utilisez, vous avez sûrement déjà eu à autoriser une application fraichement installée à accéder à certains composants (appareils photos, micro ou GPS) ou à certaines données (photos ou contacts). Il m'est arrivé récemment d'annuler l'installation parce que l'application demandait le contrôle intégral d'un compte de réseau social. Elle pouvait même publier du contenu automatiquement sans me le demander et sans possibilité de contrôle.

Certains vont même plus loin et installent chez eux d'autre appareils qui vont puiser des données au sein même de leur foyer. Ne rêvez pas, si un géant mondial de l'internet ou du commerce en ligne vous vends une enceinte connectée ou un système d'alarme à vil prix, il va se rembourser grassement en faisant commerce des données personnelles de la maisonée. Et quel contrôle avez vous sur ce qui transite et ce qui en est fait? Avez-vous seulement bien lu la licence d'utilisation de ces appareils?

 

Bref, ne soyez pas dupes. Ne vous jetez pas sur le dernier gadget à la mode qui finira dans un tiroir ou une décharge. Utilisez si vous le voulez et si cela vous est utile ces outils, mais n'en devenez pas les esclaves ou les serviteurs.

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