La débâcle Gaia-X. Comment le projet de cloud souverain européen est en train de sombrer.

Le projet de départ.

Tout d'abord, d'où vient ce projet? Tout simplement du constat par les acteurs européens du numérique que malgré des compétences certaines dans le secteur, les géants américains dominent largement le marché du cloud, de l'hébergement de données et des applications en ligne. Les géants chinois se positionnent aussi sur ce marché, comme le montre par exemple la popularité de l'application TikTok.

La mise en place du RGPD au sein de l'Union Européenne participe de cette volonté de contrôler la collecte, le traitement et le transfert des données personnelles.

Un autre objectif est d'arrêter d'être les idiots utiles du village global. Toutes les grandes nations (et les moins grandes) pratiquent l'intelligence économique, une manière polie de désigner l'espionnage industriel. Héberger des données gouvernementales sensibles, ou des secrets de fabrication chez nos voisins outre atlantique n'est peut être pas l'idée du siècle. La porosité entre les géants américains du numérique et les agences de renseignement fédérales n'est plus un secret depuis longtemps. Il se pourrait que des clés de déchiffrement trainent à la NSA ou bien carément des accès en clair dans les réseaux.

Un autre problème majeur est celui de l'extraterritorialité du droit américain. Depuis quelques années (en gros la première guerre du golfe au début des années 1990), les Etats Unis dégainent ce principe de plus en plus souvent pour faire prévaloir leur droit en dehors de leurs frontières à des personnes physiques ou morales. Donc, dès que des données et applications sont hébergées sur les serveurs de Google Cloud, Amazon Web Services ou Microsoft Azure, on se met dans une situation qui peut devenir délicate. Rien n'interdit à un juge américain saisit par une entité gouvernementale ou un concurrent, de limiter ou d'interdire votre activité sur le sol américain. Il peut aussi vous forcer à modifier vos outils ou vous interdire l'accès à certaines fonctionnalités.

Parfois, le simple fait d'avoir des activités économiques sur le sol américain peut vous valoir de vous faire intercepter à la sortie de l'avion, d'aller directement en prison sans passer par la case départ. Ni devant un juge d'ailleurs. A ce sujet, allez vous renseigner sur la mésaventure survenue à Frédéric Pierucci, ancien cadre supérieur d'Alstom. C'est assez édifiant.

Au delà de ces problèmes majeurs d'indépendance, le recours systématique aux géants américains conforte leur position dominante et empêche toute émergence d'acteurs locaux. Il y a bien des entreprises qui se développent, mais pour passer un certains seuil, elles ont besoin de financement pour industrialiser leurs processus de manière efficace et passer à l'international. Dans le numérique, peut être plus que dans d'autres secteurs, le premier qui se positionne à une échelle suffisamment importante peut devenir très vite incontournable et très difficile à concurrencer une fois en place. Prenons, l'exemple des moteurs de recherche, de la messagerie instantanée ou de la visio conférence. Si on vous demande de mentionner des acteurs majeurs dans ces domaines, vous citerez sûrement le nom d'un produit développé dans la Silicon Valley.

Qui? Quoi? Comment?

Gaia-X est donc né d'une initiative franco-allemande pour développer des infrastructures de gestion de données compétitives et sécurisées pour les pays membres de l'Union Européenne. Une association à but non lucratif est le support qui sert à organiser les activités de Gaia-X. Un Conseil d'administration gère l'admission des organisations qui veulent participer. Elle doivent avoir leur siège mondial en Europe pour faire partie de ce Conseil.

Chaque pays qui a des membres dans cette initiative peut organiser un hub pour coordonner les activités, partager les informations, travailler au développement d'outils et à la construction d'offres techniques et commerciales faisant intervenir des entreprises et organisations membres, en veillant au respect des principes de l'initiative.

Le loup dans la bergerie

Biensûr, les GAFAM[1] n'ont pas manqué d'observer cette initiative avec attention. Comme on pouvait s'y attendre, ils n'ont pas croisé les bras, ralenti en attendant que les européens les rattrapent, voire les dépasse (on peut rêver). Le projet a assez vite été plombé par plusieurs écueils.

Tout d'abord, on a observé un manque d'ambition flagrant chez certains. Alors que tout est disponible pour parvenir à présenter une alternative crédible, certains ont joué les petits bras. Peur de se lancer dans l'inconnue, manque d'ambition pour se défaire de leur dépendance aux géants, dette technique accumulée, etc.

Ensuite une gouvernance hasardeuse. Après quelques mois, on a vu débarquer le plus tranquilement du monde de nouveaux venus assez douteux. Sous la forme de généreux sponsors ou de membres de comités techniques, des acteurs venant - Je vous le donne dans le mille - des Etats-Unis et de Chine ont commencé à squatter les réunions de Gaia-X.

Le point de non retour pour beaucoup a eu lieu lors du Gaia-X Summit de Milan, une conférence ou se réunissent les membres de l'association et tous ceux qui ont un intérêt dans cette initiaitive. La conférence a eu pour sponsors Huawei, Alibaba, Microsoft et AWS. Je crois que cela se passe de commentaires.

A peu près au même moment, de gros projets sont annoncés et leur architecture est détaillée. Atos et Orange Business Services vont héberger leurs données chez AWS[2]. Dernièrement, la SNCF a remis à plat (c'était nécessaire) toutes ses applications client et le tout est hébergé également chez AWS. La messe est dite.

Des clous dans le cercueil

Dans ces conditions, plusieurs membres fondateurs on commencé à faire connaitre leur désaccord sur cette incursion d'entreprises extra-européennes, et sur leur influence dans les comités techniques. Après plusieurs mois de discussions stériles, et voyant que l'entreprise de déconstruction était en marche de manière semble-t-il inexorable, plusieurs acteurs importants comme Scaleway et Hosteur ont décidé de jeter l'éponge et de continuer à developper leurs offres et leurs instrastructures en solo. Ce ne seront assurément pas les seuls à quitter le navire avant qu'il ne sombre définitivement, pendant que l'orchestre continue à jouer.

Voilà donc une bonne idée qui a rapidement basculé dans les travers de la bureaucratie et s'est vue torpillée de l'intérieur par ceux contre qui elle a été conçue. La bête respire encore, mais à commencé à muter dangereusement. Pas sûr qu'elle survive longtemps.

Note(s)

  1. ^ GAFAM = Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft
  2. ^ AWS = Amazon Web Services, l'offre Cloud d'Amazon.

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